En face de l’hôtel de ville se dresse l’église Sant’Antonio Abate, l’un des plus importants exemples d’architecture gothique vénitienne tardive du Frioul. Du fait de l’extraordinaire richesse de son cycle pictural, elle est souvent surnommée la « chapelle Sixtine du Frioul ».
Les origines de l’église remontent au moins au début du XIVe siècle. Les premiers documents attestant de son existence datent de 1308, année de sa consécration, probablement suite à la restauration ou à l’agrandissement d’un édifice religieux préexistant. En 1348, un violent tremblement de terre frappa la région, causant de graves dommages à la structure et nécessitant d’importantes réparations.
En 1441, la Fraterna dell’Ospedale di Sant’Antonio (Hôpital Saint-Antoine) entreprit un agrandissement significatif : la nef fut agrandie, et le chœur ainsi qu’une petite sacristie furent ajoutés, créant ainsi la structure architecturale qui caractérise encore l’église aujourd’hui. Les intenses activités caritatives et religieuses de la confrérie remontent également à cette époque.
La façade, construite en 1470 en pierre d’Istrie, est un exemple raffiné du gothique tardif vénitien. La grande rosace radiale domine la composition, abritant la Vierge à l’Enfant dans son clypéus. Le portail est orné d’une lunette sculptée représentant le Père Éternel, Jean-Baptiste, saint Antoine de Padoue et saint Antoine l’Abbé, reconnaissables à leurs symboles traditionnels : la cloche antonienne, le Tau – symbole de protection et de guérison – et le porcelet, lié à l’ancienne coutume de l’ordre d’élever des animaux pour subvenir aux besoins de l’hôpital.
Entre 1497 et 1522, l’intérieur fut embelli d’un extraordinaire cycle de fresques de Martino da Udine, dit Pellegrino da San Daniele, l’un des plus grands représentants de la Renaissance frioulane. Sa première œuvre, réalisée entre 1497 et 1498, concerne la voûte du chœur, avec les figures du Christ, des Évangélistes et des Prophètes, signées et datées par l’artiste. Au début du XVIe siècle, Pellegrino reprit son travail dans l’église, achevant la décoration du chœur et de l’arc triomphal avec les Histoires de saint Antoine l’Abbé et du Christ. La Crucifixion monumentale, considérée comme l’une de ses œuvres les plus abouties, domine le mur du fond du chœur, tandis que sur le côté droit de l’église se dresse la grande scène de la Prédication de saint Antoine, représenté trônant et bénissant les fidèles.
En 1808, avec les suppressions napoléoniennes, toutes les confréries et institutions religieuses furent abolies et leurs biens confisqués. La Fraterna dell’Ospedale di Sant’Antonio fut également supprimée, et l’église devint propriété de l’État, marquant la fin définitive de sa vocation caritative et religieuse.
Au cours du XIXe siècle, la valeur artistique de l’édifice fut de nouveau mise en valeur. En 1820, l’archiprêtre Pinzani proposa la suppression des autels latéraux qui masquaient les fresques de Pellegrino. Entre 1867 et 1883, l’État italien finança d’importants travaux de restauration, classant l’église monument national et la fermant au culte. De nouveaux travaux furent entrepris entre 1879 et 1881 par l’artiste padouan Antonio Bertolli, grâce à des contributions de l’État et de la municipalité. En 1883, les statues et le mobilier subsistants furent transférés au sanctuaire de la Madonna di Strada.
Aujourd’hui, l’église Sant’Antonio Abate n’est plus un lieu de culte, mais elle est ouverte au public pour des visites culturelles, offrant aux visiteurs l’opportunité d’admirer l’un des plus précieux patrimoines artistiques et historiques du Frioul.
La légende du « Purcit di Sant’Antoni » et les origines du prosciutto
Selon la légende, saint Antoine le Grand vécut en ermite dans le désert égyptien, menant une vie de prière et de renoncement aux biens matériels. La tradition populaire veut qu’il ait été accompagné d’un petit porc — symbole du mal qu’il avait dompté et rendu inoffensif. Dans de nombreuses représentations artistiques, le saint figure aux côtés d’un porc — souvent doté d’une clochette au cou — en référence à l’ordre hospitalier de Saint-Antoine ; cet ordre était réputé pour soigner les malades et élever des porcs afin de nourrir les pauvres.
Au Moyen Âge, les moines antonins se répandirent à travers l’Europe et la région du Frioul, soignant les personnes atteintes d’affections cutanées telles que le « feu de saint Antoine ». Ils recevaient des dons sous forme de porcs, qu’ils laissaient vagabonder librement dans les villages. Ces animaux — reconnaissables à la petite clochette suspendue à leur cou — étaient abattus pour fournir de la nourriture et des produits médicinaux, établissant ainsi le lien entre le saint et l’abattage des porcs.
L’élevage porcin dans la région de San Daniele del Friuli trouve ses racines dans l’Antiquité. Le relief vallonné, un ensoleillement prolongé, la présence de zones boisées et la proximité du fleuve Tagliamento ont concouru, au fil des siècles, à créer un environnement idéal pour l’élevage des porcs et la transformation de la viande. La pratique du salage s’est répandue dès le IVe siècle av. J.-C. avec l’arrivée des Celtes, tandis que la figure du *porcaro* (porcher) à l’époque lombarde témoigne d’une spécialisation dans l’élevage et la transformation de la viande. Des documents historiques — tels que les *Quaderni dei Giurati* (registres des jurés) conservés à la bibliothèque Guarneriana — confirment que la production et l’affinage de jambons (appelés initialement *zoccolo* puis *persuttus*) avaient lieu dans cette même zone. Dès le XVIe siècle, le jambon occupait une place centrale dans la vie économique et sociale de la communauté, figurant aux banquets et servant de présent diplomatique ; au fil des siècles, il a évolué pour devenir le célèbre Prosciutto di San Daniele, véritable symbole et patrimoine gastronomique de la région.